Au Pakistan, la kalachnikov aussi vitale que le scalpel pour des médecins

Au Pakistan, la kalachnikov aussi vitale que le scalpel pour des médecins©Rizwan Tabassum

publié le 24 mars 2015 à 14h03

Un garde du corps posté devant l'hôpital de karachi, le 23 mars 2015

Chaque matin lorsqu'il part au travail, le docteur pakistanais Mehmood Jafri commence par déposer sa kalachnikov dans son véhicule. Puis il dit un mot aux gardes assignés à son domicile, avant de filer à l'hôpital flanqué d'un autre garde du corps, pour éviter d'être kidnappé.

Déjà rescapé de plusieurs tentatives de meurtre et d'enlèvement, ce médecin de Peshawar, la grande ville du nord-ouest du Pakistan, ne prend plus aucun risque pour sa sécurité.

Mehmood Jafri, un nom fictif pour protéger son identité, est l'un des milliers de médecins pakistanais vivant au quotidien avec la peur d'être abattu ou kidnappé par des rebelles talibans ou des gangs locaux en quête de rançons.

D'après l'association des médecins de Khyber Pakhtunkhwa, province dont Peshawar est la capitale, depuis trois ans, une douzaine de docteurs ont été abattus, plus d'une trentaine d'autres kidnappés, et des centaines ont quitté cette région instable pour un ailleurs plus paisible.

Et le problème ne se limite pas aux régions talibanisées du nord-ouest, mais pourrit également la vie de milliers de professionnels jusqu'à l'autre bout du pays, à Karachi, où de nombreux médecins vont également travailler avec une escorte armés pour éviter d'être enlevés à un coin de rue.

Dans cette mégalopole du sud comme à Peshawar, la kalachnikov est aujourd'hui devenue pour certains docteurs un outil aussi vital pour exercer que le scalpel ou le stéthoscope.

"J'ai eu la chance de survivre à ces deux tentatives (d'enlèvement et de meurtre) car j'ai senti le danger au dernier moment, juste avant l'attaque, et j'ai chaque fois réussi à prendre la fuite", raconte le Dr Jafri, au sortir d'une chirurgie dans un grand hôpital de Peshawar. "Mais plusieurs de mes collègues n'ont pas eu cette chance".

- Peur et traumas -

Les médecins qui ont été enlevés restent souvent traumatisés après leur libération, souvent en échange d'une lourde rançon, et rechignent souvent à évoquer leur expérience, voire se coupent de toute vie sociale.

"Ils arrêtent de voir les autres et se cantonnent à une vie entre maison et clinique car leurs ex-ravisseurs les menacent de les traquer s'ils révèlent le moindre détail de leur captivité", explique Amir Taj Khan, vice-président de l'Association des médecins de Khyber Pakhtunkhwa.

"Même si vous leur donniez cent millions de roupies (un million de dollars), ils ne vous raconteraient pas leur histoire", ajoute-t-il.

De la trentaine de médecins kidnappés, puis libérés, deux lui ont discrètement confié leur récit, racontant voir été attachés avec des cordes, puis transportés dans les zones tribales, traditionnel refuge de talibans et d'autres groupes liés à Al-Qaïda situé le long de la frontière afghane.

Et avec l'opération militaire anti talibans en cours depuis juin dans ces zones, ravisseurs et otages vivent dans la peur de mourir sous le feu des bombes. Un médecin retenu otage ces derniers mois y a ainsi été changé maintes fois de lieu de détention, avant d'être libéré en échange de 80.000 dollars.

- 'Garder les talibans heureux' -

Même les mesures de sécurité les plus strictes ne sont pas un gage de protection. Un docteur requérant l'anonymat raconte ainsi avoir été détroussé de son arme par ses ravisseurs. Ses proches ont dû verser 130.000 dollars pour le faire libérer, une fortune au Pakistan, même pour de riches docteurs.

Pour éviter les rapts et meurtres, des médecins préfèrent encore payer le "bhatta", l'argent du racket. Hanif Afridi, nom fictif d'un riche ophtalmologue, affirme avoir ainsi payé 2.500 dollars par mois depuis cinq ans aux hommes de Mangal Bagh, chef du Laskar-e-Islam, un groupe islamiste armé implanté dans la zone tribale de Khyber, accolée à Peshawar.

"Je sais que c'est mal, mais je ne vois pas d'autres solutions, car les forces de sécurité sont incapables de nous protéger. Je dois garder les talibans heureux pour ma propre sécurité et celle de mon commerce", dit-il, ajoutant payer certaines fois jusqu'à 5.000 dollars lorsque les insurgés ont des demandes spéciales.

Et sa contribution ne s'arrête pas là: parfois, des talibans viennent le cueillir et l'emmènent dans leurs fiefs des zones tribales pour qu'il soigne leurs commandants blessés.

Pour choisir leurs cibles, "les insurgés viennent dans nos cliniques en se faisant passer pour des patients, et évaluent ainsi notre richesse", explique le Dr Afridi, dépité: "Ils savent tout sur tout le monde!"

De guerre lasse, des médecins finissent par s'exiler dans la province voisine du Pendjab, dans les pays du Golfe, voire au Canada, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Chaque mois, une vingtaine d'entre eux quitte ainsi le nord-ouest du Pakistan, selon M. Khan. Une fuite des cerveaux qui ne fait qu'empirer les maux de cette région déjà accablée.

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