Un an après, les humanitaires tirent les leçons d'Ebola

Un an après, les humanitaires tirent les leçons d'Ebola©Cellou Binani

publié le 23 mars 2015 à 16h03

Des bottes pour le personnel médical qui lutte contre le virus Ebola à l'hôpital de Donka à Conakry, le 8 mars 2015

Un an après la notification officielle par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de l'épidémie Ebola, au moins 24.000 personnes ont été infectées, plus de 10.000 sont mortes et les humanitaires s'interrogent: aurait-on pu en sauver davantage?

Dans un rapport publié lundi, Médecins sans frontières (MSF) fustige l'OMS, accusée d'avoir ignoré ses appels à l'aide et tardé à réagir.

"S'ils avaient pris avec sérieux nos revendications depuis le début, (...) nous aurions pu éviter certains décès", a déclaré la directrice du département médical de MSF, Micaela Serafini, en conférence de presse.

Lorsque l'OMS décrète en août une "urgence de santé publique mondiale", "plus d'un millier de personnes étaient déjà mortes", déplore l'organisation non-gouvernementale, accusant à demi-mot l'institution de Genève d'avoir réagi seulement "quand Ebola est devenue une menace pour la sécurité internationale".

"L'OMS aurait dû combattre le virus, pas MSF", résume Christopher Stokes, directeur général de l'ONG.

Pour autant, Médecins sans frontières s'interroge aussi sur sa propre intervention dans les pays touchés (Liberia, Guinée et Sierra Leone).

L'ONG a mis en oeuvre des moyens colossaux avec plus de 1.300 expatriés et 4.000 employés locaux, la formation de 800 volontaires et 250 d'autres organisations, la création de plusieurs centres dont un de 250 lits.

Mais ce combat a impliqué des choix traumatisants pour les équipes. Fin août, par exemple, le camp Elwa 3 de Monrovia n'ouvrait plus que 30 minutes par jour, ne laissant entrer que quelques patients venus remplacer ceux morts pendant la nuit.

"Nous ne pouvions offrir que des soins palliatifs très basiques et il y avait tellement de patients et si peu de personnel que le personnel n'avait en moyenne qu'une minute par patient. C'était une horreur indescriptible", décrit une humanitaire citée dans ce rapport.

2.547 patients de MSF sont décédés. "Même dans la plupart des zones de guerre, perdre autant de patients en si peu de temps c'est du jamais-vu", selon ce rapport.

"Le personnel médical n'était pas préparé à faire face à une situation où au moins 50% de leurs patients meurent d'une maladie pour laquelle il n'existe aucun traitement", constate MSF.

En décembre, des pontes de l'ONG opèrent une violente autocritique, évoquant une "forme institutionnalisée de non-assistance de personnes en danger de mort". En contenant l'épidémie, les soignants en auraient oublié les patients. Leur lettre ouverte provoque un débat interne houleux.

Réagissant aux critiques de MSF, l'OMS a dit à l'AFP s'être mobilisée "depuis le début à tous les niveaux". Mais elle reconnaît que sa réponse à l'épidémie a été lente et insuffisante.

Un comité indépendant chargé d'examiner la réponse de l'OMS doit présenter ses premières conclusions lors de la prochaine assemblée générale de l'organisation en mai.

- Traitements expérimentaux -

"Il y avait de larges marges d'amélioration. Dans beaucoup d'endroits il était possible de faire des réhydratations, des antibiothérapies, qui auraient permis de sauver un certain nombre de patients", selon Rony Brauman, ex-président de MSF et professeur à Sciences-Po.

"Il y a de grandes leçons à tirer", reconnaît Isabelle Defourny, directrice des programmes de l'ONG Alima, qui a ouvert un centre en Guinée à l'automne.

"On aurait pu utiliser plus de traitements expérimentaux à titre compassionnel, effectuer plus d'analyses biologiques pour mieux connaître la maladie, plus de réanimation..." égrène-t-elle.

Elle remarque aussi que "les soignants locaux étaient très à risque et particulièrement décimés" à la différence des Occidentaux qui, en cas de contamination, ont été soignés en Occident et "il n'y a pratiquement pas eu de mortalité". Chez MSF, vingt-huit membres ont été contaminés et 14 sont décédés, tous employés localement.

Mais "la nouveauté" et "l'ampleur" d'Ebola ont joué contre les humanitaires, nuance Isabelle Defourny.

Jusque-là, "il y avait globalement peu de gens expérimentés sur Ebola", souligne le médecin Hilde De Clerck, spécialiste des fièvres hémorragiques à MSF Belgique. A un certain moment, "on a atteint nos limites", dit-elle.

- Une épidémie sous-estimée par la Guinée et la Sierra Leone -

Sans compter qu'"en Guinée et Sierra Leone (...) les autorités nationales ont essayé de minimiser l'épidémie", alors que le Liberia n'a pas hésité à demander de l'aide, a expliqué la Conseillère opérationnelle Ebola chez MSF, Anja Wolz.

Si l'épidémie a faibli, il reste du travail, avec les systèmes de santé des pays touchés par Ebola, "déjà pas très forts et aujourd'hui à terre", selon Isabelle Defourny, et de l'espoir, notamment avec les premiers résultats encourageants de l'antiviral japonais favipiravir.

Au moins 10.299 personnes personnes sont décédées de l'épidémie de fièvre Ebola en Afrique de l'Ouest pour un total de 24.842 cas enregistrés, selon le dernier bilan diffusé lundi par l'OMS.

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